Quelle heure est-elle ?
Je ne parviens pas à dormir, et la chaleur n’est pas étrangère à mon début d’insomnie.
Le ventilateur est en marche. Position « un ». Dès que je rentre, depuis la mi-mai, ce ventilateur est mon sauf-conduit indéfectible. Jusqu’ici, la première position est parvenue à me satisfaire ; j’ose à peine imaginer m’essayer à enclencher la deuxième ou, mieux, la troisième, afin d’assouvir un désir de fraîcheur insatiable.
Pour autant, je n’arrive pas à être régulé selon mes convenances. Aussi, il m’est totalement impensable d’éteindre la bête à pales et de laisser la torpeur de ces moments estivaux s’adonner à l’insurrection, m’infligeant d’invariables souffrances sensitives au niveau du derme. Il paraît qu’il n’est pire douleur que celle du brûlé dont la mémoire du feu perdure bien après l’extinction de ce dernier, jusque dans les linéaments du trépas.
J’ai respiré très profondément. J’ai revisité ma journée, puis ma vie, m’attardant essentiellement sur ces épisodes surnaturels que Néruda appelait « cette vague mélancolie intercostale ».
Le fait d’avoir travaillé, ce matin, puis d’avoir participé en binôme à un déménagement n’aura donc pas été suffisant pour épuiser la machine cérébrale.
Le fait d’avoir été capable d’aimer et de me retrouver à un point où je me demande si mon passé n’a pas plus d’avenir que l’ensemble de mes lendemains n’aura dont pas pesé de sa lourdeur de certitude sur les muscles autorisant mes paupières à baisser leur garde.
J’écoute la nuit. Elle s’exprime de manière narquoise, au travers des bruits multiples dont aucun ne trouve grâce à mon goût pour le silence, spectral compagnon aux arlésiennes allures.
Les hélices ronflantes du ventilateur ne cessent de me rappeler combien la température ambiante m’accable.
Dans la rue, les vrombissements des moteurs et les vagissements des pots d’échappement s’ingénient à troubler le peu de quiétude qu’il me reste. En outre, j’éprouve une féale détestation pour ces automobilistes osant faire hurler les enceintes de leurs ignobles véhicules, sans se soucier ou, pire, en se moquant ouvertement de l’irritation sublime qu’ils occasionnent à ceux qui, à mon image, s’époumonent à réciter, en leur for intérieur, le quatrième article de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Il serait de bon ton que ce vieil adage démocratico-anarchiste soit gravé sur les faces abjectes de ces intolérables fauteurs de trouble.
Du coin de l’œil, je lis qu’il est ‘’1 :78’’. Et je me dis que tout ceci est correct. 1 :78, ce n’est pas l’équivalent de deux heures du matin passées de dix-huit minutes. 1 :78 n’a d’ailleurs pas de réelle équivalence terrestre. Il ne s’agit pas, malgré tout, d’un ‘’abstractat’’ ou d’une espèce d’hallucination à mettre sur le compte de la fatigue alliée à je ne sais quelle déformation de la courbe espace-temps. 1 :78 est l’heure qu’il se doit d’être, à cet instant précis, tout à fait exactement et, à bien y réfléchir, cela n’a rien d’anormal. Dit autrement : ce n’est pas plus illogique que 2 :18. J’accepte.