Devenir mois que seul pour durer plus que tous
Tout le monde, au demeurant, ne rêve pas forcément d’étendues sauvages, de grands espaces désertiques, de forêts aussi vastes et vierges que des univers d’émeraudes dépeuplés par le genre humain, d’horizons aussi vides que ces cirques de montagnes heurtés par le poing d’un soleil dont l’idée même porte la vision à son incandescence.
La solitude n’est sans doute pas un désir qui gangrène chaque être en chaque place, et il en est qui redoutent jusqu’à l’effroi de se retrouver seuls, sans rien d’autre qu’eux-mêmes ou quelque écho spectral pour leur répondre.
L’homme, et c’est aussi afin qu’il puisse être nommé et pour que sa prophétie mortelle perdure à travers temps, nécessite fatalement la présence de ses semblables. Un homme seul n’est un homme que dans la mesure où il fuit ses pairs ou parce qu’il est en quête de l’autre. Un homme seul n’existe pas ; il se range au niveau des dieux. L’homme seul, détaché des empreintes de ses condisciples, ne cherchant pas d’autre amarre que celle forgée dans les cavernes du néant, n’est plus tout à fait un homme puisqu’il étire son humanité au point de rupture, jusqu’à ce que s’use le reflet des apparences.
Je me sens tel un urubu sans envergure, incapable de m’infliger la discipline d’une douceur vouant à me laisser submerger par la folie de mes ombres singulières dont la réciproque n’est autre chose qu’un théorème de la nuit élaboré par un aveugle.
J’aimerais trouver la force de dédaigner l’espoir et de cesser d’être la victime de ces faiblesses qui me conditionnent à la bassesse des agrégations illusoires. Je ne parviens qu’à me retrouver dans ces amas de chairs gesticulantes qui m’anonymisent en un isolement concaténatoire. Je me sais lié par la pensée que nous partageons de nos indifférences mutuelles, tandis qu’il me serait profitable de m’auto-suffire dans la dérision suprême consistant à troubler le lac putride de ma conscience archaïque, par une goutte d’extrême pureté volée à même l’œil sec de mes lendemains cosmiques.