Vole, petite coccinelle, vole !!!
J’ai eu cette vision, je vais devenir fou.
Je vais devenir fou et, un beau jour, une fois que la raison en aura terminé d’enchrister ma conscience et de juguler mes prolégomènes aux libertés, mon sentiment de ce que doit être le Bien et le Mal sera tel, l’acuité de ma morale justicière ayant atteint le plus haut grade de l’échelle des rectitudes urbaines, qu’une vague fustigatrice inondera ma volonté ordonnant à mes actes des réflexes aux ataviques lois.
Je serai fou, dis-je, bien plus que je ne l’ai jamais été jusqu’alors, bien plus que je ne suis en mesure de le croire en cet instant où, pourtant, je présume que ma santé mentale découle d’une atrophique perception de ce qu’est la norme selon mon hypermétrie. Ma folie, au zénith de son état, émergera tout à fait ponctuellement, à la croisée d’un quotidien à la gestuelle décalée. Mais, une fois le décalage mis en œuvre, dès que je ne serai plus superposé avec moi-même, au point que les miroirs dédoubleront ma singularité, il ne sera plus possible de m'en revenir sur ces traces engendrées par des pas dont l’allure orthodoxe ressemblait à celle de n’importe quel être en proie aux névroses communes.
J’irai dans un négoce typique, dans la vieille ville, là où l’on vend des souvenirs usinés à l’autre bout du monde par des mains esclaves ayant oublié leur passé à force de devoir renier l’avenir, et je m’achèterai un panier en osier.
Ce panier d’osier situera le tournant de mon existence.
De même qu’il y a eu un avant et un après depuis certains jalons initiés par les morts de mes proches et les disparitions des muses, de même qu’il m’est possible de dater les étapes de vie entre la grande destruction de mes forêts intérieures et le détachement de mon hamadryade, ce panier constituera l’ultime borne de ma santé mentale.
Ce panier aura eu le pouvoir sublime de me révéler la vérité.
Ce panier m’autorisera d’être enfin vrai, d’être enfin juste, d’être enfin droit.
L’on me rencontrera, sur la grève, tenant mon joli petit panier d’osier, et ramassant des galets. Parce que je ramasserai des galets, c’est entendu. Des galets de bonne taille. De ces galets qui tiennent correctement dans la paume, et dont le soupésement produit une ivresse de toute puissance, induisant la sensation parfaitement limpide de n’être qu’un maillon logique entre la mer et les étoiles ! Lorsque je cueillerai les galets, je trouverai ma place, oui, dame !
Ma récolte terminée, je peindrai mes provisions. J’en ferai des coccinelles. L’acte me rendra serein. La quiétude la plus inhumaine qui n’ait jamais été perçue dans le cœur d’un bipède au discours méthodique s’instillera dans mes veines, à mesure que se renouvèlera l’oxygène happé par mes insatiables naseaux de poète féroce.
Une fois mes coccinelles peintes, sèches et souriant aux concaténations lithobiologiques qui me font songer qu’au début était la Pierre, je les poserai côte à côte et bien gentiment dans mon fameux panier d’osier, très précautionneusement, à l’instar des œufs que l’on sait fragiles. Puis je sortirai.
Tout le monde se demandera : Est-ce qu’il va pleuvoir ? Qu’est-ce que je vais manger, ce soir ? Mais personne ne remarquera l’homme au panier d’osier et aux galets peints en coccinelles. De la même manière, il est possible que je passe près de la femme à la pipe de bruyère et aux colliers de noyaux de pèche sans y prêter attention. Sur mon parcours, je rencontrerai des gens, des gens à qui je tendrai la main, un sourire, et à qui j’offrirai un galet. Ces gens-là seront surpris. Pour la plupart. Mais pas un n’osera refuser l’offrande. Pas un. Encore moins ces crétins, ces imbéciles et ces faces improbables à qui je balancerai mes cailloux sur la tronche, lorsque l’on mettra la musique à plein volume, lorsque l’on jettera un papier à terre, lorsque l’on hurlera sans source de danger, pour le simple plaisir de faire chier la populace.
Alors, oui, je m’en donnerai à cœur joie. A tours de bras, je m’en irai semer mes galets peinturlurés en coccinelles !